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Paysage et langage...

Ce texte, en cours de publication, fait suite au colloque initié par les Professeurs Michel Delaloye (Institut Universitaire Kurt Bösch, Sion), Jean-Paul Ferrier (Université d'Aix-Marseille), George Nicolas (Université de Lausanne)
et Marie-Claire Robic (CNRS, Paris) :
"Géographie(s) et Langage(s) : Interface, représentation, interdisciplinarité" (Institut Universitaire Kurt Bösch, Sion, 10-12 septembre 1997).

Les extraits retenus concernent surtout les aspects pratiques de la terminologie scientifique proposée et viennent en complément aux indications illustrées déjà données au chapitre des "Méthodes"
L'identification des composantes du milieu :
(s'ouvrira dans une nouvelle fenêtre à refermer après consultation).

Les fonctions d'un langage scientifique en Géographie :
l'exemple de l'étude du milieu et des paysages...

 

C'est en 1977 que nous avons créé un vocabulaire scientifique pour l'étude du milieu (J-F. Richard, F. Kahn et Y. Chatelin, 1977).

  • Notre équipe regroupait au départ une dizaine de "spécialistes" représentant à peu près tout l'éventail des sciences de la nature (botanistes, géomorphologues, pédologues...). Mais elle s'est ensuite assez rapidement réduite aux seuls "généralistes" : près de 60% des auteurs de notre bibliographie sont géographes de formation ou d'adoption. Les centres d'intérêt se sont alors déplacés du "milieu naturel" vers le "paysage" tout en privilégiant les méthodes de l'analyse spatiale : 30% des 230 publications de cette bibliographie s'accompagnent de plus de 120 cartes d'inventaire réalisées sur le terrain.
  • Notre expérience est presque exclusivement ouest-africaine (G. Rougerie et N. Béroutchachvili, 1991, parlent à notre propos d'"Ecole d'Abidjan") : 90% des publications portent sur la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Burkina Faso, etc. Que ce vocabulaire soit né en Afrique n'est d'ailleurs certainement pas un hasard. Face à l'immensité des pays tropicaux, le chercheur venu d'une Europe excessivement cloisonnée dans ses paysages et ses habitudes perd beaucoup de ses repères scientifiques. Et il est bien obligé d'innover dans le sens d'une plus grande rapidité, sinon d'une plus grande efficacité...
  • Nos travaux s'inscrivent dans une tradition régionale déjà ancienne, qui a toujours accordé une place importante à une vision "globale" du milieu. A cette tradition s'est ajoutée l'expérience de plusieurs "projets de recherche interdisciplinaires", échecs ou demi-réussites, qui étaient en vogue dans les années 1970. Comme le montrent nos efforts dans le domaine de la méthodologie (20% de nos publications), nos ambitions premières étaient bien d'imaginer un langage commun. Ce langage devait permettre à des chercheurs qui travaillaient ensemble sur le terrain d'aboutir à des synthèses véritables, dépassant la simple juxtaposition d'études détaillées...

Vingt ans après, on peut se demander si ce langage a tenu toutes ses promesses et si notre tentative ne pourrait pas servir d'exemple - à suivre ou à ne pas suivre ! - pour d'autres géographes.

(...)

Perceptions

La première étape de notre travail a été de revenir à une perception immédiate, celle du débutant et du non-spécialiste. C'est un choix très important, aussi prometteur pour les géographes que dérangeant pour des naturalistes habitués à se référer à des systèmes de classification tellement élaborés... qu'ils n'ont souvent plus rien de commun avec ce qui se voit sur le terrain ! N'utiliser que les moyens d'une perception première, à la fois très globale et très directe, c'est en effet assurer qu'il n'est nul besoin d'un microscope (ou d'un téléscope) pour faire des découvertes passionnantes, c'est rappeler l'obligation faite au scientifique de reléguer toute tentative d'interprétation en arrière-plan et c'est donner toute son importance à une morphologie (du paysage) accessible à tous. En simplifiant à peine : les arbres seront identifiés par leurs silhouettes et leurs architectures, les facettes du relief par leurs formes en plan et en profil, les sols par leurs couleurs et leurs structures visibles à l'il nu...

Connaissances

La démarche devient ensuite très sélective. L'analyse morphologique n'a en effet rien à voir avec une banale description élémentaire (telle que cette dernière sert de base, plus ou moins codifiée, à la plupart des sciences du milieu). Elle ne se contente pas d'ajouter des informations les unes aux autres, mais cherche à établir des permanences et à discerner ce qui est équilibre ou transformation. A chacun des objets qui sera mis en évidence de cette manière se rattache alors, mais seulement à ce moment-là, toute une somme de connaissances, d'expériences et d'hypothèses constamment renouvelées. Le botaniste a beaucoup à dire, et à nous apprendre, sur la dynamique de croissance des arbres, le géomorphologue sur la genèse des formes du relief, le pédologue sur la différenciation des plasmas ferrugineux...

En retour, lorsqu'on reviendra sur le terrain, un peu comme un médecin généraliste devant une affection bénigne, on pourra "porter un diagnostic" presque instantané sur l'état de chacune de ces composantes du paysage : le mécanisme est littéralement celui d'une re-connaissance.

Un vocabulaire scientifique, analogue à celui du médecin ou du chimiste, facilite grandement les processus de tris et de reconnaissances morphologiques qui viennent d'être évoqués. Individualiser les objets sélectionnés grâce à des radicaux originaux ou, au contraire, réunir des phénomènes de même nature sous des désinences identiques, fixer l'attention grâce à des termes spécialisés recouvrant, à la fois, des organisations naturelles originales et des connaissances scientifiques parmi les plus récentes, réduire l'abondante polysémie propre à des sciences de l'environnement encore en pleine gestation, tout ceci va d'ailleurs beaucoup plus loin que le simple procédé mnémotechnique ou même heuristique : c'est déjà structurer un nouveau champ épistémique.

(...)

Terminologies

Faisant suite à une reconnaissance et à des identifications séparées presque immédiates, une observation plus attentive des organisations d'ensemble se traduit au travers de deux combinatoires possibles, l'une "qualitative", l'autre "quantitative".

  • La combinatoire "qualitative" est surtout utilisée sur le terrain, lors de l'analyse du milieu. Le "jeu des mots" s'applique ici à distinguer autant d'objets originaux... qu'il en existe dans la réalité ! C'est un peu à chacun à se donner ses propres règles lexicales mais l'on conseillera au débutant de réserver par exemple les formes de recomposition (nominales) pour identifier les étapes d'une transition, d'utiliser les formes de dérivation (adjectives) pour marquer de simples ressemblances, d'employer des prépositions et une ponctuation pour caractériser des associations ou des juxtapositions, etc.
  • La combinatoire "quantitative" semble plutôt adaptée à l'expression des résultats ou, si l'on préfère, à la synthèse "paysage". Alain Beaudou (1977) a proposé ici tout un ensemble de normes beaucoup plus strictes que les précédentes. Il a montré comment la combinaison de plusieurs termes permettait de traduire des rapports de quantité parfois très complexes avec une précision souvent satisfaisante : un nom correspondant à 100%, le préfixe représentera 30 à 45% et le radical 55 à 70% de l'ensemble, l'adjectif 15 à 30%, etc.

En fait, la distinction a surtout un intérêt pédagogique (démonstratif de quelques unes des aptitudes d'une combinatoire langagière...). L'expérience a en effet révélé que, dans la pratique, il était rare qu'un phénomène dominant par sa dynamique ne soit pas aussi le plus important par son étendue et par sa durée. Cela se conçoit et s'exprime d'ailleurs d'une manière presque intuitive : dans une formulation quelconque, un mot apparaissant sous sa forme complète a, indifféremment, beaucoup plus de valeur et de poids que s'il apparaît sous la forme réduite d'un radical, plus encore que sous la forme d'un préfixe, d'un adjectif, etc.

Typologies

Le lecteur aura compris que les mots de notre vocabulaire ne s'appliquent à vrai dire qu'à des "types idéaux"... rarement réalisés sur le terrain ! On peut essayer de se représenter cette réalité sous la forme d'un espace à plusieurs dimensions (un peu comme celui d'une Analyse Factorielle). Dans cet espace, les composantes du paysage se différencieraient en fonction de nombreux mécanismes internes (comme la ramification ou la réitération des arbres, l'altération ou l'oxydation dans les sols) eux-mêmes soumis aux variations d'un grand nombre de "facteurs" d'origine extérieure (les effets du vent, du feu ou des activités humaines sur les arbres, les effets de la gravité et de la circulation de l'eau dans les sols, etc). Ces facteurs, qui peuvent être considérés comme autant de "critères de classement", déterminent des nébuleuses d'objets plus ou moins discontinues. Au centre de ces nuages se trouvent les quelques types de référence ou "orthotypes" qui viennent d'être évoqués, à la périphérie des types moins bien définis et, au contact des autres nuages, les très nombreux "intergrades" qui font souvent la véritable originalité du paysage : changements et transformations, ressemblances et similitudes, contrastes et monotonies... Face au milieu ou au paysage à analyser, on se trouve en effet presque toujours devant des cas particuliers, et c'est la mise en uvre de la combinatoire précédente qui permet de rendre compte de toute cette richesse et de toute cette diversité propre à la nature3.

On peut insister ici sur deux points de méthode. D'une part, les mots que nous avons créés ne sont pas de simples étiquettes, ce sont de véritables outils de travail. Tous, grâce à leurs facultés de recomposition et de dérivation, servent en permanence lors des études de terrain : avant d'être un moyen d'expression, notre langage constitue un très puissant moyen d'analyse... D'autre part, on pourrait poursuivre cette démarche langagière, se donner une syntaxe traduisant les rapports que les objets entretiennent dans l'espace et dans le temps, établir ainsi une sorte de "grammaire du paysage" et aboutir à des "modèles verbaux" originaux, empruntant plus à la liguistique qu'aux statistiques ou aux mathématiques. Cette voie de recherche très prometteuse reste en grande partie à explorer : dès les années 1980, nos travaux se sont rapidement trouvés subjugués et accaparés, comme bien d'autres, par la toute puissante "informatique" !

Transferts

On peut schématiser la recherche sur les paysages en disant qu'il s'agit de maîtriser un vaste flux d'informations qui va de l'observation de terrain jusqu'à la diffusion des résultats..

(...)

Plus important à souligner ici, dans ce vaste mouvement de transfert, est le fait que, d'une part, le système de codification reste inchangé du début à la fin de la démarche (il n'y a pas plusieurs codes qui se succèdent...) et que, d'autre part, chacun des signes de ce système véhicule un grand nombre d'informations élémentaires (ce sont déjà des diagnostics de synthèse et non pas de simples descripteurs...). L'information collectée sur le terrain est toujours disponible. Et elle peut, à chaque instant, faire l'objet de plusieurs discours plus ou moins interprétatifs : "didactique" en termes de processus explicatifs, "systémique" en termes de bilans dynamiques, "économique" en termes de risques et de potentialités à l'aménagement, "écologique" en termes de diversité des milieux... (Ou, si l'on préfère un schéma souvent emprunté aux linguistes : plusieurs paradigmes interchangeables sont possibles grâce à la richesse sémantique des diagnostics, et ces paradigmes viennent s'ajouter au syntagme strictement morphologique de l'analyse de terrain).

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Un peu comme toutes les fois où il est entré dans une officine pour acheter de l'aspirine (confiant dans un pharmacien qui ne lui a vendu, au demeurant, que... de l'acide acétylsalicylique !), à quand le jour où l'habitant du pays viendra lui-même dans notre " cyber-paysage " pour s'offrir un cadre de vie plus agréable et mieux géré en s'adressant (ici) à un géographe qui lui proposera, bien évidemment sous un autre emballage, le choix entre... un ecta-supraèdre et un métaèdre supérieur ?


Si la géographie, ou du moins certaines branches de la géographie veulent dépasser le stade de la narration et du journalisme, même bien renseignés et élégamment illustrés, nous sommes convaincus que les géographes concernés doivent d'abord se donner une terminologie spécifique, aussi spécialisée que celle des sciences expérimentales les plus performantes (la chimie, la minéralogie, la biologie, etc.). Etant bien entendu, nous espérons l'avoir montré, que le vocabulaire de base ne doit pas se limiter à un simple étiquetage, ni même à un dictionnaire de la langue parlée par ces géographes : les mots doivent être, avant tout, autant d'outils pour l'analyse... Notre tentative dans le domaine relativement vaste de l'étude des paysages tropicaux prouve au moins qu'une telle terminologie est possible, qu'elle est susceptible de bien fonctionner (après de premiers tâtonnements inévitables) et qu'elle est à même de répondre à l'attente des plus jeunes : 45% des publications évoquées en introduction sont des applications directes réalisées par des étudiants et des stagiaires.

Le vocabulaire que nous avons créé en 1977 restera toujours redevable à une équipe et à une recherche proprement interdisciplinaire. Il faut préciser que notre réflexion d'alors avait su profiter d'une convergence méthodologique remarquable, peut-être exceptionnelle et plus difficile à retrouver, même sous des aspects différents, dans les autres branches de la géographie : l'importance primordiale que les spécialistes de notre groupe accordaient à la perception première, à l'analyse morphologique et à l'identification des corps naturels... Mais, aussi enthousiaste aura-t-elle été (ne parlions-nous pas, dès 1978, de la "recherche d'un langage transdisciplinaire pour l'étude du milieu naturel" ?), cette recherche n'aura eu qu'un temps et n'aura finalement profité qu'aux seuls géographes. Faut-il s'en étonner ? Ne faut-il pas plutôt admettre que seuls les géographes de l'équipe avaient déjà une certaine habitude et un certain intérêt pour les études dites "globales" ou "de synthèse" ? Et en retenir que, dans notre cas au moins, l'interdisciplinarité ne pouvait être qu'un phénomène de sujétion transitoire, débouchant nécessairement (en cas de réussite !) sur l'apparition d'un nouveau champ de recherche scientifique ?

 


(d'après J-F. RICHARD, 1998)



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