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La cuirasse et le bois sacré

ou le climax déchu


Ce texte, en cours de publication, fait suite au colloque
"Les temps de l'environnement"
organisé sous l'égide du "Programme Environnement, Vie et Sociétés" (CNRS) et du GEODE (CNRS-UMR 5062) (5 -7 novembre 1997, Université de Toulouse).

Le texte est donné in extenso mais sans les illustrations qui l'accompagneront dans la publication des actes du colloque.

Parangon de la permanence et de l'équilibre, le monde africain que l'on croyait immuable découvre ses héritages et change ses décors sous l'effet des crises climatiques et de l'accroissement exponentiel de ses populations. Le temps fait irruption dans les problématiques et les termes des évolutions deviennent équivoques.

La nature tend-elle vers un "état terminal d'évolution" ? Participant au monde des idées, idéal "sans être ou pouvoir être perçu par les sens", cet état final ne peut être attesté. Qui peut prétendre avoir observé un tel "climax" ?

L'on s'interrogera ici sur les raisons de son maintien dans l'arsenal conceptuel du naturaliste et l'on proposera une alternative opérationnelle où concepts et outils s'accorderont à la mesure du temps...

1. Un temps pluriel...

La notion de "climax" est implicitement présente dans toutes les "synthèses" écologiques ou paysagiques développées au cours des deux dernières décennies en Côte d'Ivoire.

Y. Monnier (1981) inscrit "le temps des déséquilibres" parmi les chapitres de son ouvrage. Le climax, définitivement perturbé par les interventions humaines, ne sera plus : un climax révolu...

Le colloque clôturant en 1985 vingt ans de recherches écologiques dans les savanes pré-forestières de la station de Lamto en Côte d'Ivoire centrale conclut qu'il s'agit là de végétations développées en écosystème forestier. Quelques décennies permettraient à la forêt mésophile de reconquérir des terres qui lui sont favorables : un climax à venir...

Koli Bi Zuéli (1981) découvre dans le Sud-Ouest ivoirien une forêt "guinéenne" développée sur des sols "soudaniens". Combien de temps faudra-t-il à ces témoins minéraux de climats anciens, cuirasses et gravillons ferrugineux, pour disparaître ? Un temps sans doute suffisamment long pour que les climats changent, voire pour que les localisations géographiques soient significativement modifiées par le mouvement des plaques continentales et que de nouvelles inadaptations apparaissent : un climax inaccessible...

Toutes ces synthèses mettent en évidence la complexité des relations entre les différentes composantes des milieux. Nous sommes loin des conceptions naïves des années soixante et des deux triptyques impérieux, "équatorial" (forêt dense sur sols ferrallitiques sur demi-oranges) et "tropical" (savane sur sol ferrugineux sur plateaux cuirassés) qui constituaient non seulement les termes des évolutions admises mais encore la trame de la transmission du savoir naturaliste.

Quelques réflexions concernant la genèse de la "cuirasse ferrugineuse" et des "bois sacrés" permettront de mieux saisir les difficultés que l'on rencontre dès qu'il s'agit de penser le temps sous les Tropiques...

La cuirasse...

Essentiellement granitiques et schisteuses, 80 % des terres nord-ivoiriennes supportent des sols ferrallitiques "remaniés et/ou indurés". Les deux derniers termes signifient la présence d'un horizon gravillonnaire (gravillons ferrugineux pour la plupart résidus de la destruction d'une cuirasse ancienne) et/ou d'un horizon induré en carapace ou cuirasse ferrugineuse.

Est-ce à dire que ces sols représentent l'état final de l'évolution pédologique sous le climat tropical à saison sèche accentuée qui règne actuellement sur ces régions ? Le prétendre serait négliger la longue histoire qui a permis, à partir de la dissociation d'une biotite, l'individualisation d'un protoxyde de fer puis, après quelques migrations, la formation, la concentration, l'induration d'hématite ou de goethite.

Si l'on s'en tient à l'hypothèse classique de la formation polygénique des cuirasses, libération des oxydes de fer sous climat "équatorial", concentration et induration sous climat "tropical", ce sont de nombreux cycles paléoclimatiques, du Pliocène supérieur et du Quaternaire, qui auraient permis la production de matériaux indurés et l'individualisation de "niveaux cuirassés". Chaque cuirasse correspondrait alors à un "état final" qui résulterait d'une série pédogénétique associant deux séquences climatiques successives et suffisamment éloignée dans le temps pour que le matériau puisse être considéré comme "hérité".

L'on peut aussi prétendre que les différents climats qui se sont succédés depuis 3 à 4 millions d'années n'ont jamais engendré de véritables ruptures dans les processus. Il n'est pas assuré que les hydrolyses soient plus productives sous climat guinéen que sous climat soudanien : un bon drainage facilite le renouvellement des eaux, l'exportation des bases, la permanence de l'acidité et donc l'efficacité des hydrolyses. Or l'inégale répartition des approvisionnements en eau en climat soudanien provoque des vidanges saisonnières importantes et sans doute une circulation plus rapide des eaux dans le sol...

Les ségrégations d'oxydes de fer s'opèrent d'autant mieux que les battements de nappe sont importants. Les battements sont eux-mêmes la conséquence de l'inégale répartition des pluies au cours de l'année. Or en fait, dans l'Ouest africain, les climats guinéens appartiennent au "régime équatorial de transition" caractérisé par une répartition irrégulière des pluies : deux saisons des pluies d'importance inégale encadrent deux saisons sèches. Si l'on en croit ce qui se passe actuellement, la régularité de l'alimentation en eau des nappes phréatiques pendant les phases humides de la fin du Tertiaire et du Quaternaire aurait été toute relative. On peut penser que les processus ni ne cessent ni se relaient mais augmentent ou diminuent en intensité.

N. Leneuf (1959), dans son étude des altérations des granites calco-alcalins et des granodiorites en Côte d'Ivoire forestière, propose une vitesse de production d'altérite d'un mètre pour 20000 à 77000 ans. À partir des ces chiffres, il est possible d'évaluer le temps nécessaire à la préparation des conditions initiales du cuirassement. Les granites à biotite, par exemple, et les altérites qui en sont issus, contiennent environ 2 % d'oxydes de fer. Une cuirasse de 2 mètres d'épaisseur à 30 % de Fe2O3 résulterait alors de la "fonte" de 30 m d'altérites. Entre le temps de la libération des sesquioxydes par l'altération, requis à la production d'une cuirasse de 2 mètres d'épaisseur, et le "perchement" d'une telle cuirasse 10 mètres au-dessus de la nappe phréatique se seraient écoulés 800000 à 3080000 années...

Pourquoi ne pas considérer qu'une telle cuirasse, malgré son grand âge, est parfaitement actuelle, parfaitement "climacique" ? Il nous suffit pour ce faire de penser que "l'ambiance climatique" nécessaire à cet "équilibre" n'est pas forcément celle produite par le rythme des saisons lorsqu'il est immuable, mais le temps long, inhérent à la production du matériau induré. De là à estimer que tout objet constitutif du milieu est, comme le démontre sa simple présence, le résultat d'un équilibre entre les forces du passé et celles du présent ...

...et le bois sacré

Au nord des savanes ivoiriennes, le coeur du pays sénoufo, centré sur 9° 30 N et 5° 30 W, s'étend sur environ 3000 km2. Un peuple paysan, nombreux et actif, conserve avec jalousie les "bois sacrés" dans lesquels s'effectuent les rites des cérémonies d'initiation, le Poro.

Le cinquième des 551 bois sacrés ou "sinzang" que nous avons étudiés apparaissent en continuité avec les forêts de bas-fond ou "loukpog" et sont traversés par des marigots. "Par contre, 80 % des "sinzang" sont parfaitement isolés des talwegs, soit par des espaces naturels (savanes) ou cultivés (champs et jachères), soit par le village lui-même. Si l'on exclut les 115 bois intégrés à un système plus ou moins hydromorphe, la moyenne des distances aux talwegs passe à 240 m. La quasi-totalité des bois sacrés est située dans la partie haute du tiers inférieur des versants. Cette localisation suit en cela celle du village jamais très éloigné d'un ruisseau. 44 sinzang sont localisés à plus de 500 m d'un marigot et nous avons pu observer des bois sur des interfluves cuirassés et gravillonnaires, sur des hauts de versant autour de petites grottes développées entre les altérites et la cuirasse, à la base de la corniche" (J.-Ch. Filleron, 1995).

A. Aubréville considère ces bois sacrés comme les témoins de l'extension de l'ancienne forêt dense dont auraient dérivé, après incendie, les savanes. Si cette thèse était acceptée, il faudrait supposer que les Sénoufo se soient installés dans une région primitivement forestière, qu'ils aient pu éliminer 99,99 % du couvert végétal et transformer une forêt dense en savane tout en conservant quelques hectares boisés à proximité de leurs villages...

L'ensemble ivoirien aurait été, lors du dernier stade würmien ou "ogolien" il y a 15 000 ans, affecté d'une forte sécheresse au cours de laquelle les savanes soudanaises seraient "descendues" dans certains secteurs jusqu'à l'Océan, la forêt dense se maintenant dans quelques massifs localisés dans le Sud-Ouest et le Sud-Est ivoirien et sur les berges des fleuves. La transgression forestière qui suit cet épisode n'aurait pas encore atteint le Nord-Ouest. Les expériences poursuivies depuis 70 ans à Kokondékro (formation d'une forêt dense semi-caducifoliée sur une ancienne parcelle cultivée dans un contexte savanicole dans le Centre de la Côte d'Ivoire) démontrent que l'ensemble des terres nord-ivoiriennes sont potentiellement forestières et que seul le feu de brousse freine l'avancée de la forêt mésophile.

Dans le cas le plus général, les bois sacrés sont le résultat d'une mise en défens d'une portion d'espace que l'on choisit à proximité du village. La production des "cathédrales végétales" est sans effort. Il suffit de délimiter à proximité du village un espace quelconque que l'on cerne d'une piste pare-feu pour qu'en quelques décennies la savane arbustive ou la forêt claire se transforme en formation fermée de type "fourré". Quelques cases et une clairière centrale complètent l'aménagement. Cinquante ou cent ans sans feu assurent la création d'une forêt dense semi-caducifoliée. Lorsque la végétation se ferme, les conditions d'une survie autonome du nouveau boisement dense apparaissent car le bois sacré est incombustible comme toute forêt dense humide.

Ces bois expriment, non une survivance du passé (dont on ne voit pas pourquoi il aurait uniquement survécu là où se localisent les bois) mais l'expression d'un potentiel actuel. Peut-on les considérer pour autant comme climaciques ? Dérivés des forêts ripicoles, peut-être : les bois sacrés sont ici le produit de l'aménagement d'un "loukpog" en équilibre avec les éléments du climat, du sol et de la topographie. Ailleurs, le cas est plus ambigu : ni la pluviosité (1200 mm par an), ni la longueur de la saison sèche (6 à 7 mois), ni les potentialités édaphiques ne sont un obstacle au développement des îlots forestiers. Mais sans une action de protection contre le feu de brousse annuel de ces parcelles, au moins dans les premières années, aucune n'a la moindre chance de réussir. La finalité atteinte est ici une finalité culturelle...

 

2. Un temps finalisé...

 

L'idée de climax nous semble particulièrement hasardeuse dans les régions tropicales... R. Braque (1988) émet un jugement similaire à propos des formations végétales "à valeur de forme finale" dans les régions extra-tropicales... Comment, dans ces conditions, expliquer le maintien de la notion de climax dans le discours scientifique ?

Une notion à géométrie variable

Un foisonnement de définitions contradictoires permet de choisir l'acception du terme qui conviendra le mieux à la situation analysée, qu'elles incluent l'ensemble du milieu, y compris le modelé (système géodynamique stabilisé, profil d'équilibre, milieu morphoclimatique), qu'elles se limitent à l'expression de l'état d'équilibre entre végétation et milieu, de l'état d'équilibre entre sol et milieu , ou qu'elles n'évoquent que l'état d'équilibre atteint entre un des deux sous-systèmes et l'ambiance climatique (phytoclimax et pédoclimax). Le climax peut s'appliquer à n'importe quel objet rencontré dans le milieu quelque soit sa nature ou sa taille (il y a même un "climax morphométrique" du galet d'après J. Tricart, 1965).

Plus important peut-être, il exclut, ("état d'équilibre ... en l'absence d'intervention humaine", P. George, F. Verger, 1970) ou, à l'inverse, il intègre les activités humaines parmi les facteurs agissants ("état d'équilibre ... entre les conditions phytogéographiques, pédologiques et anthropiques" (R. Brunet, R. Ferras, H. Théry, 1992).

Des critiques irréductibles

Idéologiques, certaines critiques réfutent la notion au nom de la "scientificité".

"En fait, cette stabilité définitive est inconnue dans la nature : l'ériger en norme serait adopter une position idéaliste, un a priorisme philosophique" (J. Tricart, , 1965). "La notion de climax est un concept fixiste, cyclique, finalisé. (...) Des mots tels qu'harmonie, équilibre doivent être utilisés avec prudence; leur charge anthropocentrique, leur sens, en terme de valeur, n'ont rien à voir avec le fonctionnement des écosystèmes" (Ph. et G. Pinchemel, 1995).

D'autres critiques mettent en exergue des temporalités asynchrones.

"L'adaptation du sol se réalise en quelques millénaires, celle de la végétation en quelques siècles. (...) Si les oscillations climatiques sont trop courtes, le climax biogéographique peut être réalisé sans que l'adaptation morphoclimatique le soit" (J. Tricart, 1965). R. Braque (1988), critique le postulat de la pérennité des conditions climatiques, fait part des incertitudes sur les durées nécessaires à la maturation du phyto- et du pédoclimax (forêt, 100 ans; horizon humifère, 500 à 1000 ans; altération, multiple de 100000 ans), démontrant par là même la vanité de la notion d'équilibre.

Il est enfin possible de dénoncer toute relation d'équilibre entre un monde minéral, dont la thermodynamique nous apprend qu'il est voué au désordre et au "probable" (accroissement de l'entropie au cours du temps), et un monde vivant où le métabolisme, cette propriété de maintenir structures et fonctions (dont celles de la communication), entraîne au contraire une diminution de l'entropie et un accroissement de l'organisation...

Non pas que mais quand même ...

Aussi sévères soient-elles, les critiques émises ne conduisent pas au rejet de la notion.

Le contradictoire peut ne pas être perçu par le scientifique lui-même : affirmer que la "stabilité définitive est inconnue dans la nature" n'empêche pas d'écrire quelques pages plus loin que "puisque la notion d'équilibre est valable, il n'est pas étonnant qu'on la retrouve dans les autres branches des sciences naturelles" (J. Tricart 1965.).

Plus fréquemment, la notion que l'on réfute dans le pays étudié est admise dans des régions que l'on connaît moins (l'on ne se permet pas de juger à la place du spécialiste!). Après avoir remis en question un éventuel phytoclimax extratropical parce que la série d'oscillations climatiques et les interventions humaines dépassent en intensité l'action des facteurs biotiques, R. Braque estime que ces critiques ne paraissent pas devoir être formulées dans les espaces tropicaux dont "le problème est tout autre".

Pourquoi une telle persévérance ?

Se proposant comme une virtualité, la notion n'est, de ce fait, jamais remise en cause. Elle ne peut, par essence, être ni réfutée, ni défendue : elle masque sous l'apparence d'une définition, une proposition admise sans démonstration, un axiome qui s'écrirait "tout ensemble sol-végétation, dans une ambiance climatique donnée, parvient à un état terminal d'évolution".

Si la végétation, le sol, voire l'ensemble du milieu, n'a pas atteint "un état terminal d'évolution", cela n'est qu'une question de temps. Effacé l'effet de la perturbation, la norme se réta-blira. Lorsque l'état climacique idéal ne peut être démontré, ce qui est le cas général, l'auteur a à sa disposition une vingtaine de termes, du monoclimax au polyclimax, de l'euclimax au paraclimax, du plésioclimax au subclimax ou au disclimax, qui permettent de reconnaître et de classer tout "régime stationnaire", quelle qu'en soit sa durée. L'usage de ces termes permet d'éviter l'interrogation sur la validité générale de l'axiomatique initiale. Le statut épistémologique de la notion interdit sa remise en cause...

Nous pensons que l'idée de climax participe de la "petite philosophie des savants faite de toutes les habitudes de pensée (...) qui persistent sans qu'on y prête beaucoup d'attention" (Y. Chatelin, J.-F. Richard, Riou G., 1986). Elle s'inscrit dans une perception essentiellement linéaire et finaliste du temps, devenue cyclique presque malgré elle lorsque s'y introduit la connaissance des changements climatiques quaternaires. À écouter certains auteurs, le climax nous parle de "rédemption" lors qu'il se prépare, "d'immortalité" lorsque le temps disparaît dans "l'équilibre stable", de "résurrection" lorsqu'un nouvel "équilibre stable" (!) s'établit ou de l'impossible retour au "paradis perdu".

 

3. Prendre le temps autrement

 

Aucun concept unique ne remplacera la notion périmée. Ce sont d'autres concepts, de nouveaux outils, qu'il faut mettre en oeuvre pour que s'établisse une véritable "éthologie" des milieux et des paysages.

Concevoir le temps

Depuis une vingtaine d'années, prenant à son compte la dimension temporelle des milieux, une démarche alternative s'est développée au sein de deux équipes de géographes, l'école "franco-africaine" et l'école "interstex" de l'ex URSS (J.-F. Richard, J.-Ch. Filleron, N. Beroutchachvili, 1997).

Il ne s'agit plus de hiérarchiser les milieux observés en fonction d'un hypothétique climax, de s'interroger sur la place du milieu étudié dans une évolution finalisée, mais de considérer les observations dans leur trame temporelle effective. L'unité de milieu ou "géon" est le niveau privilégié de l'analyse (J.-F. Richard, 1989). Il s'identifie à un ensemble de relevés réalisés dans un même lieu à des périodes ou à des époques différentes. Chaque relevé représente un "état " du milieu et les séries de relevés mettent en évidence, soit des paliers durables pendant lesquels les structures verticales des milieux évoluent peu, soit des phases intermédiaires, souvent courtes, pendant lesquelles les structures se modifient considérablement. Des suites d'images fixent le milieu selon les saisons : temps de la fanaison ou du feu dans les espaces "naturels", temps du labour ou des semailles dans les espaces cultivés. Selon les années, ces suites d'images fixent des "stades d'humanisation", de l'essart au champ, du champ à la jachère ou à la friche. "Le géon se caractérise alors par une "chronique", au sens statistique du terme, chaîne des relevés organisée en fonction du temps" (J.-Ch. Filleron, 1995).

La tendance actuelle est à une systématisation de la place centrale accordée à la variable temps. "Sur le terrain, les relevés de milieux se limiteront donc à des instantanés, étroites fenêtres ouvertes sur une multitude de transformations spatiales et temporelles. Ce n'est que par la suite, notamment lorsqu'il faudra caractériser chaque milieu par ses changements d'états ou qu'il faudra établir des classements et des classifications, qu'interviendra la notion plus abstraite de géon" (J.-F. Richard, N. Beroutchachvili, 1996).

Prévoir le temps

À partir d'une base conceptuelle commune, trois séries d'études nous donnent des outils d'analyse qui répondent de mieux en mieux à la question du devenir des paysages (P. Michel, J.-P. Barusseau, J.-F. Richard, M. Sall, 1993 ; J.-F. Richard, N. Beroutchachvili, 1997).

En Afrique, dans la vallée du Fleuve Sénégal, après un suivi sur le terrain qui a duré plus de deux années, de premières recherches ont permis de mettre en évidence des "tendances évolutives " et des "cycles" saisonniers très détaillés, l'interrogation portant essentiellement sur le réversible et de l'irréversible. Ces recherches sur les changements d'états de la surface terrestre ont été ensuite généralisées grâce à la télédétection (L. Mané, 1997).

Sur les bordures de la Mer Noire, G. S. Sofadzé a développé un modèle temporel ou "éthocycle", faisant la synthèse des successions, brutales ou progressives, qui relient les nombreux états journaliers d'un même paysage. "Les plus englobants de ces éthocycles rassemblent des paysages analogues et reproduisent ainsi la structure temporelle d'une région naturelle parfois très étendue".

Mais les outils d'analyse les plus nouveaux se trouvent dans la récente la mise au point d'un "Modèle Général des Paysages du Caucase". Ce système est fondé sur une connaissance précise du jeu des énergies externes sur le fonctionnement de la géosphère. Il est à la fois "informatique" et "heuristique" : informatique, car les processus de simulation sont strictement formalisés (et portent sur une impressionnante quantité d'informations : le modèle permet la réalisation de plusieurs milliers de cartes décadaires), et heuristique, car l'utilisateur est libre d'intervenir à tout moment dans le déroulement de ces processus de simulation (choix des variables, des analogies et des méthodes de calcul...). Le modèle permet de prévoir le devenir des paysages caucasiens en faisant varier les facteurs climatiques généraux (qu'adviendrait-il des géosystèmes du Caucase si les pluies et les températures changeaient ?) ou en modifiant certaines composantes du paysage lui-même (qu'adviendrait-il de ces géosystèmes si les hommes déboisaient ou reboisaient l'ensemble de la région ?).

À la "finalité magique" du climax s'oppose ainsi un très grand nombre d'évolutions possibles dont la vraisemblance est toujours contrôlée par le chercheur et parmi lesquelles l'Humanité peut se réserver quelques choix.


Le climax introduit dans les Sciences de la Nature un temps court, en contradiction avec le temps long de l'évolution de la végétation, des sols, des reliefs ou des climats, un temps uniforme, en contradiction avec le temps saccadé des crises, où seuils et ruptures succèdent aux paliers. Notion à vrai dire atemporelle, elle ne dispense pas de l'étude du temps.

En sortant de la phytosociologie dans laquelle il a été conçu et où il exprime le principe irréfutable de l'évolution du Vivant, le climax s'est fourvoyé. De concept scientifique, il est devenu idée ou notion souvent mal définie. Alors qu'il ne désignait que l'association végétale la plus complexe d'une région naturelle, il s'est chargé d'une connotation finaliste inacceptable.

Il est certes possible de croire simultanément en un "état terminal d'évolution" et d'utiliser un appareillage méthodologique performant susceptible de mesurer les changements. La croyance participant du monde des "idéaux", la pratique scientifique du monde du "vrai" et du "faux", encore faut-il que la première n'interfère pas sur le fonctionnement de la seconde!


Références bibliographiques

Braque R. (1988) - Biogéographie des continents. Masson, Paris, 470 p.
Brunet R., Ferras. R., Théry H. (1992) - Les mots de la géographie, dictionnaire critique. Reclus, La Documentation Française, Paris, 470 p.
Chatelin Y., Richard J.-F., Riou G. (1986) - Du milieu naturel comme lieu de rencontre du sens commun, de la pensée philosophique et de l'approche scientifique. in "Milieux et paysages, essai sur diverses modalités de la connaissance", "Recherches en Géographie", Masson, Paris, pp. 5-15.
Filleron J.-Ch. (1995) - Essai de géographie systématique : les paysages du Nord-Ouest de la Côte d'Ivoire. Thèse doct. d'État, Univ. Toulouse-Le Mirail, 2767 p.
George P., Verger F. (1966) - Dictionnaire de la Géographie. PUF, Paris, 448 p.
Koli Bi Z. (1981) - Étude d'un milieu de forêt dense : analyse et cartographie des paysages dans la région de Soubré (Sud-Ouest ivoirien). Thèse 3ème cycle, IGT, Univ. d'Abidjan, 471 p.
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Mane L.K. (1992) - La surface du sol de la Moyenne vallée du Sénégal. Contribution à l'étude de la dynamique actuelle des milieux naturels. Thèse géogr. CEREG ORSTOM, Strasbourg, 148 p.
Michel P., Barusseau J.-P., Richard J.-F., Sall M. (éditeurs), (1993) - L'après-barrages dans la vallée du Sénégal. Modifications hydro-dynamiques et sédimentologiques. Conséquences sur le milieu et les aménagements hydro-agricoles. Trav. du Projet Campus 1989-1992 (Univ.s de Dakar, Perpignan, Strasbourg et ORSTOM), Min. de la Coop. et du Dév., Presses Univ. de Perpignan (Coll. Etudes), Perpignan, 152 p.
Monnier Y. (1981) -La poussière et la cendre. Paysages, dynamique des formations végétales et stratégies en Afrique de l'Ouest. Thèse doct. d'État, Univ. Paris I, A.C.C.T., Paris, 251 p.
Pinchemel Ph. et G. (1995) - La Face de la Terre, Coll. U, Armand Colin, Paris, 517 p.
Richard J.-F. (1989) - Le paysage. Un nouveau langage pour l'étude des milieux tropicaux. Coll. Initiations-Documentations Techniques n°72, ORSTOM, Paris, 217 p.
Richard J.-F., Beroutchachvili N. (éditeurs), (1997) - La Géographie en Géorgie : La montagne, l'eau, la vie... et les paysages. Acte du premier coll. franco-géorgien de géogr. phys., (à paraître) ORSTOM, Paris, 148 p.
Richard J.-F., Beroutchachvili N., (1996) - Vers l'élaboration d'un système d'information sur les paysages du monde. Cah. Sci. hum. 32 (4), ORSTOM, Paris, pp. 823-842
Richard J.-F., Filleron J.-Ch., Beroutchachvili N., (1997) - Géographie comparée : la science du paysage. http://perso.wanadoo.fr/paysage
Tricart J. (1965) - Principes et méthodes de la géomorphologie. Masson, Paris, 496 p.


© Jean-Charles Filleron



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