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"Le paysage, cela existe, même lorsque je ne le regarde pas"
ou
quelques réflexions sur les pratiques paysagères des géographes
1


 

Débattre dans les années 1930 de la notion de "paysage" au sein de la collectivité des géographes français aurait été perçu, à n'en point douter, comme particulièrement vain. "L'étude du paysage est l'objet de la géogra-phie" aurait-on répondu. Que les géographes eussent alors confondu "le paysage et les objets matériels qui le composent", comme leur reprochent actuellement les tenants de la "science avancée" (R. Brunet, R. Ferras, H. Théry, 1992)4, qu'importe. L'on faisait du paysage comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Et la définition du paysage qui s'imposait alors sans jamais être formellement exprimée tant elle allait de soi, (la seule que l'on peut à notre sens encore retenir car elle n'exclut aucune des pratiques paysagères actuelles), c'est celle d'une "portion de la surface terrestre donnée à voir".

S'il était une démarche subjective, une "représentation du paysage", c'était bien celle de ces géographes qui ne pouvaient guère concevoir la connaissance du monde autrement que par la sommation de ses parties. La "monographie régionale" qui régnait sans partage dans l'empire des thèses construisait ses édifices, pierre par pierre, arbre par arbre, terroir par terroir, peu dérangée par l'hétérogénéité des objets et des langages qu'elle emprun-tait généralement aux disciplines voisines.

Cela aurait pu durer tant que le géographe pouvait réaliser la synthèse de connaissances multiples, mais encore assez peu spécialisées, tant qu'il était capable de confronter l'ensemble des phénomènes, objets et tex-tures, qui construisent l'espace géographique.

Les fractures des années 1950 où la rupture entre géographie physique et géographie humaine se consomme (encore masquée pour quelque temps par l'exercice imposé des thèses complémentaires), s'expliquent par la nécessaire spécialisation, inévitable si l'on veut ne pas perdre la face en présence des disciplines voisines quelles qu'elles soient, climatologie ou hydrologie, économie ou sociologie (ne faire ni moins bien, ni mieux...) et par celle de la montée de l'invisible qui impose sa logique dans les trames territoriales (radiations solaires, transferts géochimiques, flux financiers, jeux de pouvoir ou états d'âme).

L'irruption de la "nouvelle géographie" anglo-saxonne dans la géographie française, dans la seconde partie des années 1960, statistique et modéli-sante fondée sur l'analyse de "l'organisation de l'espace" semble sonner le glas de celle du paysage : le fleuve et la montagne ne sont plus que des obstacles que l'on contourne...

 

1. L'entrée en paysage...

 

C'est essentiellement en réaction contre l'éparpillement de la théma-tique géographique qu'à la fin des années 1960, la notion de paysage réappa-raît dans les problématiques de la géographie française.

En 1967, J. Dresch5 écrit déjà dans les "Annales de géographie": "l'étude du paysage naturel autorise seule celle de sa transformation par l'homme et d'une explication du paysage total".

En 1969, G. Rougerie, transfuge de la géomorphologie tropicale, publie au P.U.F une "géographie des paysages" 6 dont de nombreux chapitres étaient, dès 1965, disponibles sous forme de cours polycopiés à l'Université d'Abidjan. Le paysage est un "tout" qui "intègre l'homme aussi" dont on doit "débrouiller toutes les relations causales".

Dès 1968 cette réhabilitation de la notion de paysage au sein de la géographie française souffre d'une faiblesse irréductible : le paysage, tel que le définit l'article publié par G. Bertrand, "Paysage et géographie physique globale. Esquisse méthodologique" est considéré comme le sous-produit d'une discipline dont nombreux sont ceux qui, au sein de la géographie française, tentent de se débarrasser. En outre, cette géographie physique "globale" inquiète les "spécialistes" de la géographie physique. Elle est au mieux dédaignée, au pire considérée comme concurrente, voire dangereuse par les biogéographes tenants de "l'écosystème" et par les géomorphologues adeptes du "système morphodynamique". La géographie humaine, quant à elle, l'ignore superbement. Et ce n'est pas l'intégration de "l'action anthropique" au coté du "potentiel écologique" et de "l'exploitation biologique" dans le modèle proposé par G. Bertrand (fig. 1) qui modifie l'opinion générale : le paysage, c'est une affaire de géographes physiciens.

Paradoxalement ce sont des géographes naturalistes qui, dans la seconde moitié des années 1970, vont proposer un ensemble de nouvelles pratiques paysagères, psycho-sociales, socio-économiques ou historiques.

 

2. De l'intégration des composantes biophysiques du paysage...

 

En 1968, G. Bertrand écrit que "le paysage n'est pas la simple addition d'éléments géographiques disparates", "qu'il ne s'agit pas seulement du paysage "naturel", mais du paysage "total " intégrant "toutes les séquelles de l'action anthropique". La globalisation est alors en marche au pôle des idées et des intentions.

Dans la pratique cependant subsistent les catalogues pluridiscipli-naires. Certes les niveaux d'analyses sont sériés (géotope, géofaciès, géosystème), mais les éléments physiques, biotiques ou anthropiques qui apparaissent à chacun de ces échelons sont encore étudiés à la manière du climatologue, du géomorphologue, du pédologue, du botaniste... L'on se heurte, lorsqu'il s'agit de globaliser, à l'irréductibilité des pratiques disciplinaires (hétérogénéité de nature entre l'inerte et le vivant, hétérogénéité des modes d'expression, des échelles d'analyse, des langages et des codes). Là était l'écueil : ranger les éléments dans des "niveaux taxonomiques", aussi cohérents soient-ils, ne suffit pas à éviter "l'inventaire des données naturelles" et les "études sectorielles" provenant, aux dires mêmes de G. Bertrand, de points de vue "partiels donc partiaux" 8 .

Diverses options sont alors proposées visant à une meilleure intégra-tion des données biophysiques.

La plus ancienne est celle mise en application à partir des années 1965 par les géographes de l'URSS d'alors. Le "Géosystème"9 dérivé du "Complexe Naturel Territorial" est composé d'éléments analogues à ceux de l'écosystème, (une attention plus grande est cependant porté aux éléments inertes), "masses propres aux composants" (géomasses) et "énergies externes et internes qui interviennent dans le fonctionnement du CNT". Le modèle choisi, celui de la thermodynamique, se prête mal à une intégration paysagère des données à l'échelle régionale, l'invisible l'emportant sur le tangible.

Dans les années 1975 un groupe de géographes et de naturalistes rassemblés dans ce que G. Rougerie appellera "l'école franco-africaine"10 considère la "visibilité" comme le levier essentiel de l'appréhension des éléments biophysiques.

Le milieu est conçu comme un assemblage d'objets dont la qualité première est d'appartenir à "notre domaine de la perception immédiate" 11 . Certes ces "corps naturels localisés", "choses perçues, choses visibles", situées, circonscrites, ces "composantes majeures" du milieu naturel, ont bien d'autres qualités que leur physionomie. Ils engagent des séries de diagnostics structuraux ou fonctionnels, génétiques ou appliqués, géogra-phiques ou écologiques mais ils sont préalablement observables. Et les édifices que ces composantes construisent, de "l'hoplexol" au "géon", du "segment de paysage" au "paysage élémentaire", (fig. 2) conserveront, quelle que soit leur échelle, la propriété essentielle de la "visibilité". Ils respectent, chacun à leur niveau, un double principe, celui de la "complétude" qui impose que le système d'information soit complet et prenne en compte la totalité des corps et complexes évoqués, et celui de la "non-contradiction", par lequel la totalité de corps et des complexes sont évalués de la même façon, mesure des masses et des volumes, quelle que soit leur nature12.

On peut dénier toute "paysagéïté" à ces constructions naturelles au prétexte que la notion de paysage est antinomique de l'objectivité. On peut, au contraire souligner que le paysage tel qu'il est ici construit n'est, une fois encore, qu'une "représentation du paysage" telle qu'elle est vécue par un groupe de géographes et de naturalistes.

C'est parce qu'elle décrit complètement et uniformément les objets disposés sur la surface terrestre que "l'analyse intégrée des milieux et des paysages" peut se prétendre scientifique. Les structures naturelles que l'ana-lyse élaborent sont reproductibles par quiconque applique l'ensemble des techniques de collectes et de traitement de l'information. Ces structures naturelles participent à la construction d'un "paysage scientifique".

 

3. Du paysage visible au paysage perçu...

 

Dans les années 1970, les démarches paysagères des géographes de l'Université de Besançon, fortement influencées par G. Rougerie, ne s'éloi-gnent guère des pratiques biogéographiques et géomorphologiques. L'entrée en paysage proposée par J.-C. Wieber en 197713 est celle de l'étude de la dynamique érosive et de son corollaire structural, les microformes. Analyses factorielles et classifications hiérarchiques permettent par la suite d'aborder l'étude des "structures du paysage". Mais dans les dernières pages de sa thèse J.-C. Wieber propose une véritable remise en cause de ses propres pratiques.

Les "entités cartographiées" n'étant pas "présentes dans la nature de façon visible" c'est l'analyse d'un "paysage-image", par le biais de tests accomplis sur des photographies obliques que l'on doit privilégier. "L'intérêt qu'il (le paysage) représente, une mise au jour des symboles qui le font percevoir" sont parmi les problématiques proposées. À ces nouvelles ouvertures s'ajoutent la nécessité de définir "le rôle des héritages dus à l'homme dans la constitution du paysage" et de juger du rôle économique, social et politique de l'homme dans son fonctionnement.

Le système proposé est fondé, dans un premier temps, sur la notion de "paysage visible" (T. Brossard et J.-C. Wieber, 1980, 1984)14 , puis sur une notion paysagère plus vaste, étendue à l'ensemble des caractéristiques prêtées au paysage.

Le "système paysage" se décompose en trois sous-systèmes (fig. 3). Le sous-système "producteur" du paysage, accessible aux approches natura-listes, est assimilable à l'écosystème ou au géosystème. Les éléments qui composent le sous-système sont de nature biotique, abiotique ou anthro-pique (construit). Certains de ces éléments se transforment en "objets" eux-mêmes transformés en "éléments d'images". Objets et images s'associent dans un deuxième sous-système, celui du "paysage visible". Les images, à leur tour, filtrées par la perception, se transforment en autant d'éléments à valeur paysagère. Ces derniers s'associent dans un troisième sous-système dit "utilisateur" qui identifie le paysage selon des modes émotionnels ou culturels, économiques ou politiques.

 

Une démarche voisine est élaborée par C. Blanc Pamard (1986)15 . La question posée, à l'origine de la réflexion, est de savoir "comment telle ou telle société a pensé et vécu son environnement, comment elle a pratiqué son milieu, son espace écologique".

Deux discours sont comparés, celui produit par la "perception paysanne", celui produit par "l'analyse scientifique".

Le premier est par essence "ethno-linguistique". Il est étudié essentiel-lement par les classifications qu'il engendre en tant que mode de connais-sance et doit permettre la délimitation d'un "environnement perçu" par les populations.

Le second se fonde sur une reconnaissance des "facettes écologiques", "cadres spatiaux convenant à l'examen des interactions entre nature et sociétés locales" 16 . Il détermine "l'environnement réel".

Le chercheur a ainsi un triple rôle dans l'analyse paysagère : il décrypte la lecture des utilisateurs du paysage, il propose une lecture objective qualifiée de "scientifique" et confronte les points de vue...

 

4. Du paysage construit au paysage pratiqué

 

Lorsqu'en 1978, G. Bertrand co-signe avec N. Beroutchachvili, "Le Géosystème ou Système Territorial Naturel" 17 , le constat porté sur les démarches paysagères biophysiques françaises est assez désastreux : "l'avance épistémologique, méthodologique et technologique des géographes soviétiques pourrait conduire les autres chercheurs au découra-gement. Aucune équipe de recherche française ne peut actuellement rivali-ser avec leurs grands laboratoires..." Il faut donc, bien que le géosystème soit encore pour G. Bertrand "ce concept simplificateur et intégrateur qui a manqué (qui manque encore) à la géographie physique française", "développer une réflexion et des recherches dans des secteurs jusqu'ici peu ou mal explorés...".

Deux voies sont alors suggérées.

- amplifier la dimension humaine du géosystème en dépassant la simple insertion du fait anthropique parmi les facteurs modifiant les structures naturelles. "Le géosystème apparaîtra alors à la fois comme une structure naturelle fonctionnelle et comme un produit du travail social".

- esquisser l'histoire du géosystème, "histoire naturelle", mais aussi "histoire sociale", "d'autant plus indispensable qu'augmente la pression socio-économique sur la nature".

Dans les faits, l'on assiste à une rupture conceptuelle entre une problématique géosystémique dont on reconnaît l'intérêt (le "sous-système naturel" ou le "complexe géographique naturel" pouvant être "parfaitement maîtrisé en lui-même et pour lui-même" ) et la probléma-tique paysage ("qui n'est pas pour autant résolu" ).

L'enjeu est de définir une pratique de l'analyse paysagère tout en respectant les "qualités" que l'on reconnaît au paysage, "qualités" relevant de "catégories souvent considérées comme étrangères ou contradictoires" : le paysage est un objet socialisé perçu et interprété, une structure naturelle, concrète, spatialisée, le produit d'une pratique économique et culturelle.

La méthode proposée, celle du "scénario paysager" 18, permet de conserver au paysage "sa globalité de processus socio-écologique en l'analy-sant dans son environnement social et naturel et dans une perspective historique".

Chaque scénario paysager représente le modèle socio-économique dominant d'un espace donné à une époque donnée pour une catégorie sociale donnée. L'exemple de l'analyse paysagère du Sidobre est particuliè-rement illustratif : "la nature sidobréenne a connu des valeurs d'usage multiples et contradictoires et elle a subi de profonds bouleversements" ... qui sont reconstruits pas à pas, de 1870 à nos jours.

 

Que reste-t-il de ces paysages successifs dans le paysage actuel ? N'y a-t-il pas dans l'espace sidobréen des endroits qui ont échappé à l'attention de la Société ? La question ne se pose guère. Les cartes incluses des unités géomorphologiques, du "zonage", des nuisances, de la fréquentation touristique, semblent dispenser de fait d'une analyse du "support matériel" d'un paysage ancré dans le présent. Les scénarios paysagers ne peuvent pas être considérés comme les étapes de la production du paysage actuel dans la mesure où l'analyse du paysage actuel échappe à la problématique.

 

Or c'est bien vers une connaissance inscrite dans le présent que l'on doit tendre si l'on cherche à faire du paysage "un outil pour l'aménage-ment". Protéger, réhabiliter ou laisser faire suppose l'analyse exhaustive de la structure et du fonctionnement d'un paysage donné, d'en déterminer les parties actives et d'en délimiter les secteurs inertes. Labéliser un "pays" dans le but de promouvoir un produit par son (ou ses) paysage(s) implique évi-dement une caractérisation objective du "donné à voir".

 

5 Quelle pratique paysagère proposer ?

 

Une approche paysagère sera d'autant plus efficiente qu'elle prendra en compte le plus grand nombre des qualités que l'on prête au paysage. Aucune des pratiques précédemment évoquées n'assure à elle seule l'inté-gration de la totalité de ces qualités . Réunies en une procédure unique, elles en assument cependant la majeure partie.

Elles ne peuvent s'incorporer dans une démarche unitaire qu'à la condition d'éviter certaines dérives :

- confondre "milieu biophysique" et "paysage".

- confondre la représentation du paysage avec le paysage lui-même, avec in fine le risque d'inverser les objets étudiés . "Dans la mesure où il n'existe pas de paysage de référence, le lecture du paysage n'engage que son lecteur. Et cette lecture devient un des tests parmi d'autres par lesquels se découvrent, et l'organisation des perceptions, et l'organisation des percep-teurs, jamais celle de l'espace" (J.-Ch Filleron, 1995)19

- confondre l'archéologie du paysage (qui vise, non pas à la reconstitu-tion des paysages qui se sont succédés mais à celle des sociétés) avec la prise en compte de la dimension temporelle du paysage, l'analyse des stratifica-tions historiques observées parmi les artefacts et les éléments de l'occupa-tion des sols pouvant participer à la compréhension du "donné à voir".

 

Le modèle d'intégration des pratiques paysagères que nous proposons (fig. 4) s'articule en trois modules.

 Le premier est constitué par la lecture du "paysage matériel", quel que soit le nom qu'on lui donne. Le "support du paysage" ou le "paysage biophysique" construit par "l'analyse intégrée des milieux et des paysages" , parce qu'il est objectif et visible, parce qu'il est reproductible, constitue un "paysage de référence". Il se substitue, dans le système proposé par J.-C. Wieber, aux "sous-systèmes producteurs", en amont de la "production d'images". Il est le produit de "l'analyse scientifique", celui qui permet d'évaluer, par comparaison, la "perception paysanne". Il est enfin le résultat tangible du fonctionnement des "épisodes morpho-bio-climatiques" et des "scénarios paysagers" qui se sont succédés, l'état final et provisoire de la rencontre entre Nature et Culture.

 Le deuxième module intègre trois procédures qui, à partir de l'appré-hension du "paysage-objet", déterminent des activités susceptibles de modifier à des degrés divers et plus ou moins directement le paysage. "Perception", "compréhension", "gestion du paysage" sont autant de processus inconscients ou réfléchis qui retiennent du "donné à voir" des éléments déterminant des actes : protéger le paysage qui prête au rêve ou stimule le peintre, réveiller, parce qu'il ne sera plus celui qu'il avait été, le paysage qui referme lentement ses prés et ses sentiers, partager celui que se disputent promoteurs, paysans ou défenseurs de la Nature... De la pratique magique qui préside encore et parfois au choix des terres, à la planification productiviste de l'aménagement, le degré d'interdépendance des diverses procédures (qui s'exercent sur le paysage et qui produisent par rétroaction du paysage) varie essentiellement avec les types de Civilisation en fonction des rapports établis entre individus, société et nature.

Changeant à mesure que se modifie la Nature et évoluent les sociétés, le paysage s'inscrit dans la durée : localisé à l'aval des pratiques paysagères précédentes, un troisième module réunit sous le terme "devenir du paysage" les procédures prospectives. Prévoir le paysage est une opération complexe par laquelle sont isolés puis confrontés l'ensemble des facteurs des transformations. Prévoir suppose une connaissance complète des mécanismes qui s'exercent sur les composantes naturelles du paysage (climatiques, géomorphologiques, édaphiques, végétales), suppose aussi la mesure des impacts des activités humaines sur le paysage. Prévoir implique enfin la prise en considération de l'ensemble des projets, individuels et sociaux, politiques et économiques qui retentissent sur l'évolution du "donné à voir".

 

De nombreux travaux récents ou en cours visent à cette intégration des pratiques paysagères.

Ainsi EH. Amadou Guéye Sèye (1998)20 dans sa thèse sur les Paysages et les Peuples du Niokholo, (Sénégal Oriental) étudie les rapports entre l'homme et son milieu. Sont progressivement mis en relation "paysages" et "pays", "segments de paysage" et "terroirs", "géons" et "lieux-dits". A chaque niveau scalaire identifica-tion, appropriation et utilisation du paysage sont analysés. L'ensemble des "usages" permet ici de caractériser les comportements paysagers particulièrement différenciés des peuples qui occupent la région (Malinké, Peul, Bedik et Bassari).

Dans le même temps, D. Rambaud inscrit dans ses recherches sur "La vigne, le vin et le paysage en Minervois" (thèse en cours) l'analyse de la dualité homme-nature. Ceps et vignobles participent à la mise en scène d'un "paysage objectif et actuel" que des générations de citadins, paysans et vignerons ont progressivement élaboré. À chaque "pays" son (ses) paysage (s), à chaque paysage son histoire, ses hommes et ses productions21. Le paysage, sous-produit spontané des pratiques socio-écono-miques passées et actuelles, devient à son tour richesse et outil. Mais la labélisation le fige, et fige de fait les pratiques et les ressources : ne faudrait-il pas en fin de compte le laisser vivre sa vie ?

 

Il est sans doute illusoire de penser que la totalité des pratiques inté-grées dans l'analyse paysagère puisse être appliquée par un chercheur ou une équipe sur un territoire quelconque. Dans les faits, les pratiques sont fractionnées. Aucune des analyses paysagères usuelles et partielles ne doit cependant ignorer (et cela conditionne son propre fonctionnement) qu'elle participe à la connaissance d'un objet par essence global et qu'elle s'inscrit dans un projet qui dépasse très largement le cadre initial de son propos.

 


Lorsqu'en 1968, Georges Bertrand prétend réunir autour d'une notion de "paysage" rénovée les pratiques éclatées de la géographie, c'est un immense débat qui s'ouvre... et qui se poursuit sans guère d'interruption jusqu'à ce jour. Un débat chaotique où l'un réinvente ce que l'autre a déjà dit cinq ans, dix ans, trente ans plus tôt, un débat anarchique et incontrôlé où des thèmes identiques renaissent comme si rien n'avait jamais été enre-gistré.

Le débat est toujours passionnel. Or aucune des pratiques paysagères n'est illégitime. Le seul test acceptable de la pertinence des démarches paysagères est celui qui se fonde sur la confrontation des concepts et méthodes, collecte et traitement des informations aux données du terrain. La pertinence des pratiques se juge aussi par la pertinence des réponses apportées aux problèmes posés.

Les excommunications réciproques, sans le moindre fondement épistémologique, sont encore fréquentes et ne font que retarder la mise en oeuvre d'une véritable synergie paysagère.


Notes et références bibliographiques

1 Les démarches paysagères qui privilégient l'approche émotionnelle ne sont pas ici analysées. Surtout le fait de paysagistes issus des milieux des Arts Plastiques ou de l'Architecture, parfois de géographes, elles n'ont guère donné lieu à une réflexion méthodologique, "au point que les techniques utilisées peuvent ne relever que de l'intuition et du savoir-faire" (G. Rougerie, N. Beroutchachvili, 1991).
2 G. BERTRAND -1968- Paysage et géographie physique globale. Esquisse méthodologique. - Rev. géogr. Pyrénées et S.O., 39, 3, Toulouse, pp. 249-271.
3 J. TRICART - 1968 - Quelques réflexions suggérées par l'article de G. Bertrand. - Rev. géogr. Pyrénées et S.O., 39, 3, Toulouse, pp. 271-272.
4 R. BRUNET, R. FERRAS, H. THERY - 1992 - Les mots de la géopgraphie, dictionnaire critique.- Reclus - La Documentation Française, Paris
5 J. DRESCH - 1967- Géographie et sous-développement. - Ann. Géogr. n° 418, nov. dec.
6 G. ROUGERIE - 1969 - Géographie des paysages. - Que sais-je? n° 1362 P.U.F
8 A vrai dire, entre une telle pratique et celle de la monographie régionale si décriée, la différence n'est guère qu'une différence d'échelles.
9 N. BEROUTCHACHVILI , J.-L. MATHIEU -1984- L'éthologie des géosystèmes. - Espace géographique, 2, Paris, pp. 73-84.
10 G. ROUGERIE, N. BEROUTCHACHVILI -1991- Géosystèmes et paysages, bilan et méthodes. - Armand Colin, Paris, 302 p.
11 J.-F. RICHARD -1985- Le paysage, analyse et synthèse. Contribution méthodologique à l'étude des milieux tropicaux (savanes et forêts de Côte d'Ivoire). - Thèse de Doctorat d'État (Géographie Physique), Université de Paris VII, Paris, 438 p.
12 J.-F. RICHARD et N. BEROUTCHACHVILI - 1996 - Vers l'élaboration d'un système d'information sur les paysages du monde. - Cah. Sci. hum. n° 32 ORSTOM, pp 823-842
13 WIEBER (J.-CL.) -1980- Dynamique érosive et structures des paysages. Essai d'une approche méthodique. - Thèse d'État, Paris VII, 1977, 813 p., Librairie H. Champion.
14 Th. BROSSARD et J.-C. WIEBER - 1980 - Essai de formulation systémique d'un mode d'approche du paysage. - Bull A.G.F. 468-469, p103-11
Th. BROSSARD et J.-C. WIEBER - 1984 - Le paysage : trois définitions, un mode d'analyse et de cartographie. - Espace géographique, 1, pp 5-12
15 C. BLANC-PAMARD - 1986 - Dialoguer avec le paysage ou comment l'espace écologique est vu et pratiqué par les communautés rurales des Hautes Terres de Madagascar. - in Milieux et paysage pp 17-36, Masson
16 identiques aux segments de paysage
17 N. BEROUTCHACHVILI et G. BERTRAND.- 1978.- Le Géosystème ou "Système territorial naturel". - RGPSO. n° 49, pp. 167-178
18 G. BERTRAND - Le paysage entre Nature et Société. - 1978 - RGPSO n° 49, pp 239-258
C. BERTRAND, G. BERTRAND et J. RAYNAUD - Le Sidobre (Tarn). Esquisse d'une monographie. - 1978 - RGPSO n° 49, pp 259-314
19 J.-CH. FILLERON -1995- Essai de géographie systématique, les paysages du Nord-Ouest de la Côte d'Ivoire. - Thèse de Doctorat d'État (Géographie Physique), Université de Toulouse Le Mirail, 1940 p.
20 EH. Amadou GUEYE SEYE.- 1998 - Les Paysages et les Peuples du Niokholo, Contribution à l'étude des comportements humains face au milieu naturel (Sénégal Oriental). - ORSTOM & LEDRA, Thèse de géographie, Université de Rouen, 540 p.
21 Les paysages des Causses du Minervois qui s'inclinent vers les gorges de la Cesse et et ceux des collines marno-calcaires qui dominent les basses terres se reconnaissent dans leurs vins charpentés et âpres, à l'arôme de pruneau. Plus fruités et plus souples, fleurant la violette, les vins du Bas-Pays évoquent les paysages des plaines graveleuses que parsèment les étangs.


© Jean-Charles Filleron



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